Archives de la catégorie ‘Eluard’

Gabriel Péri, Eluard

Publié: avril 19, 2014 dans 1 arts et pouvoir, Eluard

                                                 « Gabriel Péri »

 

Un homme est mort qui n’avait pour défense

Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n’avait d’autre route
Que celle où l’on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l’oublie

Car tout ce qu’il voulait
Nous le voulions aussi
Nous le voulons aujourd’hui
Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du cœur
Et la justice sur la terre

Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d’amies
Ajoutons-y Péri
Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
Tutoyons-le sa poitrine est trouée
Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-nous son espoir est vivant.

    

 Paul Éluard, Au rendez-vous allemand, Paris, Éditions de Minuit, 1945.
Éditions de Minuit

 

A)Présentation de l’auteur :

 

Paul Eluard né en 1895, mort en 1952 était un poète appartenant au mouvement surréaliste. Gala, sa première femme lui inspire des poèmes d’amour mais Paul Eluard est également un poète de la Résistance. Il se rapproche des communistes et entre en Résistance en 1942 et écrit des poèmes clandestinement. Il s’oppose à l’occupant allemand et publie des poèmes de lutte, de réconfort et d’hommage.

 

B)Contexte du poème :

 

Gabriel Péri, homme politique et journaliste, était l’animateur des Cahiers clandestins du parti communiste pendant l’Occupation.

Il fut arrêté et fusillé par les Allemands en décembre 1941. Sa mort frappa les résistants et il devint une figure de martyr.

 

C) Problématique : Comment un hommage devient un appel à la Résistance ?

 

D) Analyse du poème :

 

-Poème de forme libre. 27 vers avec un nombre de syllabes différent (8=octosyllabes, 10=décasyllabe, 12=alexandrin)

 

-Le poème est un hommage à Gabriel Péri. Cependant, le début du poème ne mentionne pas son nom. Le poète écrit de manière directe et abrupte : « un homme est mort ».

 

-Les figures de style sont nombreuses et importantes. Le poète utilise surtout des figures d’insistance et d’exagération : -Anaphores : « un homme est mort » (trois fois) « le mot » (7 fois) « et certains noms » (2fois).

-l’anaphore « le mot » aux vers 17, 19 et 20 constitue un parallélisme et entraîne des rythmes binaires. Un autre parallélisme au vers 11 : « au fond de »

-Ces figures de style donnent plus d’expressivité, de la force et frappe les esprits.

 

-Le poète emploie également des antithèses, dans lesquelles il oppose les thèmes de la vie et la mort. La mort est celle de Gabriel Péri, la dénonciation de son exécution (le mot mort répété plusieurs fois). La vie est celle de l’espoir, de la lutte qui continue malgré la mort de Gabriel Péri. L’espoir lui n’est pas mort (vers 27). Les énumérations des vers 13 à 20 mettent en relief des valeurs de la vie (fruit, fleur, découvrir) et de la paix (frère, camarade, liberté, justice..)

-La fin du poème fait passer Gabriel Péri de la personne individuelle au cercle collectif  « nous ». Le tutoiement renforce les liens avec le lecteur contemporain. Pour que nous ayons un rapport amical avec lui. Renforcé par l’utilisation du mode impératif.

 

Cet hommage participe au devoir de mémoire et constitue un appel à poursuivre l’action résistante. On peut rattacher ce poème à un autre poème intitulé « Avis » extrait du même recueil Au rendez-vous allemand.

 

 

Paul Eluard – Liberté

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nomSur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nomSur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désirs
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.

L’auteur et le contexte de l’œuvre

 

Paul Eluard (pseudonyme de Paul-Eugène Grindel) est un poète français né à Paris en 1895, il arrête ses études à l’âge de 16 ans et ses premiers poèmes, inspirés par la femme qu’il aime, Gala, paraissent en 1913. Il rejoint le mouvement surréaliste dont la poésie a pour but de retranscrire la parole enfouie au fond de l’inconscient, du rêve et du désir.

Eluard ne sera pas épargné par la guerre, il en connaîtra l’horreur, comme infirmier lors de la première guerre mondiale et sera même gazé. Il s’orientera alors vers un militantisme actif où prône la solidarité humaine : lutte contre le fascisme, adhésion au parti communiste en 1942. Il devient un des grands poètes de la Résistance. Il mourra en 1952.

Le poème « Liberté » est représentatif de l’engagement d’Eluard contre la guerre et l’oppression. Il appartient au recueil Poésie et Vérité,  publié clandestinement en 1942 et qui contient de nombreux poèmes d’espoir et de lutte. Le poème « Liberté » a même été parachuté par les avions anglais au-dessus des maquis.

Problématique : comment, à travers ce message d’espoir qu’est le poème « Liberté », Paul Eluard s’engage-t-il contre le pouvoir en place ?

I- Situation d’énonciation et structure du poème

 

ñ Dans ce poème le poète (« je ») s’adresse à la Liberté (« ton nom ») mais on ne le découvre qu’à la fin du texte. On a donc d’abord l’impression qu’il s’adresse à une personne réelle, la Liberté est alors allégorisée (à l’origine, Eluard avait d’ailleurs écrit le texte pour la femme qu’il aimait).

ñ Le poème est composé de 14 quatrains dont 13 sont construits sur le même modèle : 3 heptamètres avec l’anaphore de « sur » et un tétramètre « J’écris ton nom » répété à la fin de chaque quatrain, comme un refrain. Ces anaphores et ces répétitions créent un effet de litanie, le poème devient  une sorte de prière sacrée et surtout il est plus facilement mémorisable, permettant ainsi une diffusion plus facile au sein de la Résistance et détournant ainsi la censure nazie.

ñ Le dernier quatrain conclut le poème et dévoile à qui le poète s’adresse. Le mot « Liberté » est détaché à la fin du poème, il est ainsi mis en valeur et apparaît comme une valeur suprême.

II – La poésie des images et le pouvoir des mots

 

ñ Ce poème s’inscrit dans le mouvement surréaliste, il fait donc appel à de nombreuses images qui associent des mots qui n’ont pas de lien logique entre eux (« Sur l’étang soleil moisi », « Sur tous mes chiffons d’azur » etc). Ces images sont présentées sous la forme d’une énumération soutenue par l’anaphore du mot « sur », mais sans ponctuation, c’est une autre caractéristique de l’écriture surréaliste.

ñ Cette énumération d’images montre la multitude des supports sur lesquels le poète peut écrire le mot « Liberté ». Des supports concrets  comme des objets, la nature, des parties du corps (« cahier d’écolier », « Sur la jungle et le désert »), ou abstraits comme les sentiments (« Sur l’absence sans désirs »). Le poète veut ainsi montrer aux Résistants que même si leur pays est occupé par l’ennemi, la Liberté est présente partout, elle surpasse tout, même les choses négatives comme la solitude, le désespoir et la mort (« Sur la solitude nue / Sur les marches de la mort »).

ñ Le poète a donc pour mission de délivrer un message d’espoir, en montrant, grâce à sa poésie et au pouvoir de la parole poétique, que la Liberté est bien là, il invite les Résistants à poursuivre la lutte, c’est ce que résume le dernier quatrain.