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Christian Boltanski

Personnes.

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Installation monumentale comprenant:

⁃               un mur de caisses rouillées et numérotées de biscuits

⁃               50 tonnes de vêtements achetés dans des friperies

⁃               une pince de chantier rouge

⁃               des hauts-parleurs

⁃               des néons

Lieu et date de cette installation: Grand Palais à Paris en janvier 2010

Rapport à la problématique: Boltanski, dans Personnes, dénonce les crimes contre l’humanité notamment la shoah. On peut voir dans cette oeuvre également une référence aux charniers.

Description et interprétation de l’oeuvre:

Le visiteur commence par se heurter à un haut mur de caisses de biscuits numérotées s’élevant devant lui comme un écran géant barrant la vue de ce qui se trouve derrière. C’est un mur de séparation entre l’extérieur et l’intérieur de l’oeuvre. On peut songer au mur de Berlin séparant jusqu’en 1989 Berlin Est de Berlin Ouest. Ces caisses empilées, accumulées, évoquent également les cimetières espagnols ou des urnes funéraires, mais ici les personnes ne sont plus que des numéros. Comment ne pas songer aux déportés tatoués par les allemands les considérant comme de simples numéros sans identité, sans nom ni prénom ? D’ailleurs le titre Personnes n’évoque-t-il pas l’anonymat ? Les ombres des visiteurs sont projetées sur le mur formant des troupes de silhouettes sombres glissant, dansant sur les caisses de biscuits telle une danse macabre. Voir le film http://www.artnet.fr/magazine/expositions/SPIES/Boltanski.asp « La Danse macabre est un élément, le plus achevé, de l’art macabre du Moyen Âge, du xive au xvie siècle. Par cette sarabande qui mêle morts et vivants, la Danse macabre souligne la vanité des distinctions sociales, dont se moquait le destin. » http://fr.wikipedia.org/wiki/Danse_macabre Danzas_de_la_muerte

Danse macabre de Guyot Marchant 1486

On entend une rumeur parvenir à nos oreilles sans pouvoir identifier nettement les bruits. On perçoit un brouhaha, comme un martellement mêlé de sons de voix. « Beaucoup de monde, une foule de personnes se trouverait-elle à l’intérieur ?», se demande-t-on. Une fois le mur passé, le visiteur pénètre au coeur de la nef de verre du Grand Palais, à  l’intérieur de l’oeuvre où un vacarme saisissant se fait précisément entendre. Bruits d’usine ou de machines, le spectateur a du mal à identifier la rumeur étourdissante. Ce sont des enregistrements de battements de coeurs juxtaposés puis diffusés à grand volume qui se mélangent avec les commentaires des visiteurs. Les spectateurs, d’ailleurs, sont invités à enregistrer leur propre organe vital pour cette installation interactive. Cette pulsation géante incarne la vie dans cette œuvre où la mort est omniprésente. La pulsation de la vie dans cette oeuvre incarne le temps qui passe, la vie qui s’écoule. Personnes est un coeur gigantesque, un coeur universel. Sur le sol sont répartis, disposés en allées formant un quadrillage, 70 rectangles de vêtements multicolores et qu’on devine déjà portés. « Tout se déplie au sol, dans une dimension d’où la vie s’est retirée. » 1 On se croirait dans un cimetière avec des sépultures gisant au sol. Des hauts-parleurs  accrochés à des poteaux situés dans les angles des rectangles de vêtements diffusent le son des coeurs battants. « le grondement doit être physiquement et psychiquement insupportable »2 Des câbles relient les poteaux, obligeant les visiteurs à suivre un chemin précis éclairé par des néons diffusant une lumière froide. « J’ai l’impression d’être dans une décharge » s’écrie une visiteuse.3 Cette installation fait penser aux barraquements dans les camps de concentration. Les câbles renvoient aux fils de fer barbelés dans les camps. C’est l’hiver, le froid fait partie de l’oeuvre précise l’artiste. Le visiteur est saisi par la température qui favorise le recueillement, la méditation et même l’effroi. En effet, cette installation évoque les camps de concentration conçus par les nazis. Christian Boltanski est né dans une famille juive et cite dans ce travail cette période tragique de l’histoire. Les nazis dépouillaient leurs victimes de tous leurs biens jusqu’aux couronnes en or dentaires. Ils en faisaient des piles qu’ils recyclaient. L’artiste veut mettre le spectateur face à l’Histoire, face à l’horreur humaine, dénonçant les crimes contre l’humanité en créant cet événement commémorant la shoah. En effet, cette installation Personnes ressemble fort à une industrie de la mort. Au fond de la pièce se trouve une pyramide gigantesque de vêtements au sommet de laquelle une pince géante de chantier vient saisir puis relâcher quelques vêtements au hasard. Il montre ici le jeu de la vie et de la mort. Cette pince serait « le doigt de Dieu » selon l’artiste. Mais celle-ci nous rappelle également les pinces des fêtes foraines. C’est le seul clin d’oeil humoristique dans cette oeuvre tragique. Comment ne pas songer à la pesée des âmes ou au jugement dernier ? Et c’est avec stupeur que l’observateur voit les vêtements retomber au sommet de la pyramide comme des corps morts lorsque la grue les relâche. Assisterait-on à une pesée des âmes effectuée par la grue où aucune personne ne serait épargnée ? ?

Jugement Dernier: Le Jour du Jugement Dernier (ou Jour de la Résurrection ou Jour du Seigneur ou encore Jour de la Rétribution) est, selon les religions abrahamiques, le jour où se manifestera aux humains le jugement de Dieu sur leurs actes et leurs pensées. Certains seront damnés alors que d’autres seront trouvés justes aux yeux de Dieu. Le devenir des damnés et des justes n’est pas le même selon tous les textes. http://fr.wikipedia.org/wiki/Jour_du_jugement

Le damier formé par les rectangles de vêtements, la pyramide au fond de la salle, l’architecture avec les voûtes du Grand Palais reprennent la structure d’un tableau célèbre de Van Eyck: La Vierge au Chancelier Rolin, du Xvème siècle. Diapositive12

L’oeuvre de Boltanski est un triptyque: composée de trois parties:

_ le mur de caisses de biscuits

_ les rectangles de vêtements au sol

_ la pyramide de vêtements avec la pince géante

Définition de triptyque : Dans le domaine des Beaux-arts, un triptyque (du grec τρίπτυχος, plié en trois) est une œuvre peinte ou sculptée en trois panneaux, dont les deux volets extérieurs peuvent se refermer sur celui du milieu. http://fr.wikipedia.org/wiki/Triptyque

Toute en horizontalité en son coeur, l’installation forme une verticale à l’entrée avec le mur puis avec le mouvement de la pince montant et descendant au sommet de la pyramide cônique. C’est une oeuvre pénétrable, monumentale où l’image et le son jouent leur rôle. On peut dire que c’est une oeuvre d’art totale. Citations de Boltanski: « Ce qui m’intéresse principalement aujourd’hui c’est que le spectateur ne soit plus placé devant une oeuvre, mais qu’il pénètre à l’intérieur de l’oeuvre. » « Cette installation est conçue pour produire un puissant sentiment d’oppression » « La grue représente le doigt de Dieu » La mémoire absente est au coeur de l’oeuvre. La vie invisible et seulement audible, réduite à un seul son de battement de coeurs rend les voix des spectateurs encore plus vivante. Après avoir ressenti l’effroi, le visiteur ne peut que ressentir la vie couler dans ses veines. Il doit être en mouvement à cause du froid. Cette « machine infernale à tuer » est dans la réalité une « machine de vie », rendant les gens bien vivants. Le processus de création se renverse dans la réalité concrète et devient porteur de vie. Voilà une haute mission que Boltanski donne à l’art que celle de rendre la vie.

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123: http://www.artnet.fr/magazine/expositions/SPIES/Boltanski.asp Citations de Christian Boltanski: « Ce qui m’intéresse principalement aujourd’hui c’est que le spectateur ne soit plus placé devant une oeuvre, mais qu’il pénètre à l’intérieur de l’oeuvre. » « Même les réactions des spectateurs, ses peurs ou ses colères, sont partie intégrante du déroulement de l’oeuvre. »  » Cette installation est conçue pour produire un puissant sentiment d’oppression » « La grue représente le doigt de Dieu » http://archeologue.over-blog.com/article-monumenta-boltanski-l-absence-la-presence-et-le-hasard-43021631.html http://www.parisetudiant.com/etudiant/sortie/personnes-christian-boltanski.html

Rapprochement avec d’autres oeuvres: Oeuvre d’art totale, pénétrable, impression d’entrer dans une décharge: la Demeure du Chaos. Primo Levi: poème en introduction de son livre:  Si c’est un homme

« Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’ est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfant.3
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous. »

Turin, Janvier 1947, Primo Levi http://fr.wikipedia.org/wiki/Si_c’est_un_homme

Danièle Pérez