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Pistes d’analyse pour les œuvres : L’Affiche rouge et 

Strophes pour se souvenir

Plusieurs années après la guerre, Louis Aragon rend hommage à un groupe de résistants étrangers menés par Missak Manouchian, fusillés par les Allemands en 1944. Leur condamnation avait été annoncée par l’affiche rouge. Le poète fait référence à la dernière lettre de Manouchian à sa femme.

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes

Ni l’orgue ni la prière aux agonisants

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans

Vous vous étiez servi simplement de vos armes

La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans 

 

Vous aviez vos portraits  sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants

L’affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles

Y cherchait un effet de peur sur les passants

 

Nul ne semblait vous voir Français de préférence

Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant

Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents

 

Tout avait la couleur uniforme du givre

À la fin février pour vos derniers moments

Et c’est alors que l’un de vous dit calmement

Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre

Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

 

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses

Adieu la vie adieu la lumière et le vent

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

Quand tout sera fini plus tard en Erivan

 

Un grand soleil d’hiver éclaire sur la colline

Que la nature est belle et que le cœur me fend

La justice viendra sur nos pas triomphants

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline

Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

 

 

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

 

Louis Aragon, « Strophes pour se souvenir » in Le Roman inachevé

 

 

  1. 1) Qu’est-ce que l’affiche rouge ? (2pts) « L’Affiche rouge » est une affiche de propagande allemande placardée à Paris au printemps 1944. Cette affiche fait suite à l’arrestation du groupe Manouchian (du nom du chef d’origine arménienne). Ses membres, résistants étrangers luttant pour la libération de Paris, ont été exécutés par les nazis. Le poème a été écrit en 1955 à l’occasion de l’inauguration d’une rue « groupe Manouchian » à Paris.
  2. 2) À qui s’adresse l’affiche rouge ? À qui s’adresse le poème de Louis Aragon ? (2pts)

L’auteur de l’affiche rouge s’adresse aux passants et cherche à créer un climat de terreur, pour dissuader les passants d’accorder leur sympathie à la Résistance. Le poème de Louis Aragon s’adresse aux membres du groupe Manouchian. Le titre « Strophes pour se souvenir », le « vous » répété régulièrement, la mention « Morts pour la France », le nombre 23 des partisans, tout cela est suffisamment explicite.

  1. 3) Quels points communs trouvez-vous entre l’affiche et le poème ? (2pts)

L ‘affiche rouge montre des portraits de partisans dont il est question au vers 6 : « vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes ».

-L’aspect physique : « noirs de barbe et de nuit, hirsutes menaçants », correspond aux médaillons de l’affiche.

-La couleur de l’affiche rouge : « une tache de sang ».

  1. 4) Dans le poème, Manouchian répète l’expression « Adieu » en début de vers (V21-22). Quel est le procédé poétique (ou figure de style) employé ? (2pts)

Le procédé poétique est une anaphore.

  1. 5) Dans quel but ce poème a t-il été écrit ? Quelle est l’intention de l’auteur de l’affiche ? Rédigez et justifiez votre réponse. (4pts)

Le poème a été écrit pour rappeler la mémoire des partisans exécutés par la Gestapo. Le poète prend parti pour les combattants de la liberté et s’efforce de faire apparaître les membres du groupe Manouchian comme défendant la cause de la liberté contrairement à ce que veut laisser entendre l’affiche nazie qui les dénonce. Louis Aragon prend le contre-pied de la propagande allemande en transformant en héros ceux que l’occupant allemand voulait faire passer pour des criminels.

  1. 6) Que pensez-vous du passage en italiques dans le poème ? Quel effet produit-il sur le lecteur ? (2pts)

Le passage en italique, produit un effet saisissant : tout d’un coup, l’un des membres du groupe parle avec simplicité et amour de la vie alors qu’il va bientôt mourir. La leçon et la force morale qu’il donne aux lecteurs suscitent l’admiration.

Marie-France NARALINGOM et la 301

L’affiche rouge 21 février 1944 

L’Affiche rouge du groupe Manouchian

Le contenu de l’affiche

L’affiche, dont l’image figure ci-contre, comprend :

  • un slogan : « Des libérateurs ? La Libération ! Par l’armée du crime » ;
  • les photos, les noms et les actions menées par dix résistants du groupe Manouchian (tous d’origine étrangère ou / et juifs)
  • six photos d’attentats ou de destructions, représentant des actions qui leur sont reprochées.

Affiche de propagande nazie : La mise en page marque une volonté d’assimiler ces dix résistants à des terroristes : la couleur rouge et le triangle formé par les portraits apportent de l’agressivité ; les six photos en bas, pointées par le triangle, soulignent leur aspect criminel. Affiche qui n’a pas eu l ‘impact souhaité ( Poème d’Aragon)

Un peu d’histoire

Le 21 février 1944, les murs de Paris se couvrent de grandes affiches rouges. Elles font état de l’exécution au mont Valérien de 23 «terroristes» membres d’un groupe de FTP (francs-tireurs partisans).

Le chef de ce groupe de résistants s’appelle Missak (Michel) Manouchian. Il est né en Arménie 36 ans plus tôt et a été marqué par le génocide arménien.

Quand il arrive en France, en 1924, il apprend le métier de menuisier et adhère au syndicat communiste, la CGT. Au Parti communiste, il fait partie du groupe MOI (Main-d’Oeuvre Immigrée). Pendant l’occupation allemande, il rejoint un petit réseau de résistants communistes, les FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans-Main-d’Oeuvre Immigrée).

La propagande nazie joue sur l’origine étrangère de Manouchian et de ses compagnons d’infortune (pour la plupart Arméniens comme lui ou juifs d’Europe de l’Est). Manouchian, le matin de son exécution, écrit une lettre testament à sa femme Mélinée dans laquelle il lui demande de continuer à vivre sans lui et d’être heureuse et où il se défend d’être un terroriste.  Cette lettre est aussi un message de paix puisqu’il pardonne aux Allemands et qu’il pense que la guerre ne durera plus longtemps.

 Un poème

 

L’Affiche rouge

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans.

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents.

Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand.

Adieu la peine et le plaisir adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui va demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Louis Aragon, Le roman inachevé, 1956.

L’étude de l’affiche a été menée en parallèle avec le poème d’Aragon et la lettre de Manouchian à sa femme.