Inconnu à cette adresse

Publié: avril 4, 2014 dans 1 arts et pouvoir

DOMAINE DE COMPETENCE: ARTS DU LANGAGE / ARTS DU VISUEL 3ème THEMATIQUE : ARTS ET POUVOIR
Dans le cadre de la SEQUENCE III : «Littérature et témoignage»/ Lecture cursive

HISTOIRE DES ARTS :

 « Le roman épistolaire au service de la dénonciation »

Inconnu à cette adresse, K. Kressmann-Taylor (1938).

 

PROBLEMATIQUE :

Comment une œuvre fictionnelle épistolaire peut dénoncer et mettre en garde contre un régime totalitaire ?

 

I/ Petite biographie de l’auteur.

Nom: Kathrine Kressmann Taylor.

Dates: 1903-1993.

Nationalité : américaine, d’origine allemande.

Métier : journaliste écrivaine.

 

II/Pourquoi avoir écrit Inconnu à cette adresse ?

Deux évènements expliquent l’écriture de cette œuvre :

1)     Un soir, Elliot Taylor rapporte à son épouse Kathrine  une coupure de journal racontant l’histoire d’étudiants californiens qui, après leur séjour d’un an en Allemagne, se sont moqués d’Hitler dans les lettres qu’ils ont écrites à leurs correspondants; aussitôt, ces derniers leur ont demandé de cesser ces courriers qui les mettaient en danger. Kathrine Kressmann-Taylor a trouvé le sujet de son livre.

 

2)    Effarée par l’attitude d’amis allemands, devenus rapidement hermétiques à toute critique envers Hitler, Kathrine est déterminée à réagir et à alerter l’opinion publique américaine :

« Comment une telle chose avait-elle pu arriver ? Qu’est-ce qui avait pu changer ainsi leur cœur ? Telles étaient alors les questions que je me posais. Et qui me hantèrent longtemps. (…) Ce qui m’inquiétait le plus, c’était qu’ici personne n’était conscient de ce qui se passait en Allemagne et que personne ne semblait s’en soucier. »

Elle veut amener les USA à s’intéresser à ce qui se passe en Allemagne, leur faire prendre conscience du danger qui guette l’Europe et leur montrer « ce que les nazis [font] et ce qui arrive à des gens ordinaires quand ils sont saisis et emportés par une idéologie. »

 

III/ Pourquoi un récit épistolaire ?

Plusieurs raisons peuvent être avancées :

–       ce qui provoque l’écriture de cette nouvelle est l’échange de lettres entre des Californiens et leurs correspondants  allemands, l’auteur reprend la même situation : un Américain, un Allemand et un échange de lettres.

–       ce récit est une fiction, même s’il s’inspire de faits réels et historiques, lui donner un aspect épistolaire le rend plus vraisemblable, plus authentique. Cela atténue la distance qui peut parfois exister entre le lecteur et ce qui est ressenti, vécu ou dit par un personnage et ainsi plus l’émouvoir, l’interpeler; le choquer.

–       le changement d’énonciateurs (une fois Max, une fois Martin, etc…) permet de donner divers points de vues sur les mêmes événements (inquiétude de l’un et rapidement enthousiasme de l’autre, par exemple) et de montrer leur divergence (opposition).

–       l’auteur veut alerter l’opinion publique américaine, peu concernée par ce qui se passe en Europe. La distance géographique et « amicale » qui existe entre les deux personnages symboliserait-elle le manque d’intérêt des Américains pour ce qui se passe en Europe, loin de chez eux ? Max, si inquiet de ce qui se passe en Allemagne et en Europe, serait-il un exemple à suivre pour les Américains ?

–       etc…

IV/ Etude de l’œuvre : Inconnu à cette adresse.

 

Présentation :

Titre : Inconnu à cette adresse.

Auteur: Katrine Kressman Taylor

Date : 1938, aux USA. (1 an avant le déclenchement de la 2nd GM !)

Publication : 1ère publication intégrale dans Story Magazine.

Type : récit épistolaire (par lettres), nouvelle argumentative.

Particularité : adaptation cinématographique, en 1944 par William Cameron Menzies.

Résumé de l’œuvre :

–       Martin Schulse, 49 ans, allemand marié et père de trois garçons, et Max Eisenstein, 50 ans, célibataire de confession juive, sont associés de longue date dans une affaire prospère de commerce de tableaux à San Francisco, la Galerie Schulse-Eisenstein.

–       En 1933, Martin retourne vivre à Munich avec sa famille et échange des lettres régulièrement avec son ami et associé, du 12 novembre 1932 au 3 mars 1934.

–       Tout au long de cette période, on note une évolution :

a) politique : en Allemagne le nazisme croît et progresse. ATTENTION : Hitler n’est encore que le nouveau chancelier d’Allemagne, nommé le 30 janvier 1933; mais, à la suite de l’incendie du Reichstag, il obtient les pleins pouvoirs et instaure un régime totalitaire : le parti nazi devient l’unique parti du pays.

b) dans les liens entre ces deux amis : petit à petit les sujets abordés dans les lettres changent, leurs propos évoluent, ils ne se comprennent plus et Martin demande l’arrêt de cette correspondance.

–       Inquiet pour sa sœur, Griselle, qui vit en Europe, Max demande, plusieurs fois, à Martin de veiller sur elle. Il apprend que celle-ci est morte, exécutée par les SA, après que Martin ait refusé de la cacher chez lui.

–       Max considère Martin comme responsable de la mort de sa sœur. Il décide alors de se venger en poursuivant la correspondance et en y sous-entendant, notamment, que Max est juif. Il veut lui faire vivre les tourments et les peurs qu’a subis sa sœur.

–       La dernière lettre de Max reste sans réponse, seule la mention « Inconnu à cette adresse » figurant sur celle-ci, qui lui est retournée, laisse supposer le pire pour Martin.

 

Quelques thèmes abordés dans l’œuvre:

 

a)    La mise en place du nazisme et ses actions. (quelques exemples)

Lettre de Martin du 25 mars 1933 : mention des sections d’assaut (S.A.) et de l’accession d’Hitler au pouvoir.

Lettre de Max du 18 mai 1933 : mention de « pogrom »

Lettre de Martin du 9 juillet 1933 : mention des jeunesses hitlériennes et de l’instauration de la censure.

Lettre de Martin du 12 février 1934 : mention des premiers camps de concentration destinés aux opposants du nouveau régime.

Câblogramme de Max du 2 janvier 1934 : mention des « peintres non accrédités [1]» et allusion au « spectre[2] » du communisme avec l’éventuel départ pour Moscou.

 

b)   L’adhésion progressive au nazisme et l’antisémitisme. (quelques exemples)

A plusieurs reprises, dans ses lettres, Martin reprend des expressions à connotation nazie et/ou antisémite, témoignant de son adhésion à cette idéologie :

Lettre du 9 juillet 1933 : « La race juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge. »

Lettre du 8 décembre 1933 : « Heil Hitler ! »

ou encore « pouvais-je courir le risque d’être arrêté pour avoir tenté de sauver une Juive et de perdre tout ce que j’avais construit ici? »

ou encore on y apprend qu’Elsa Schulse, sa femme, a mis au monde un petit garçon, un petit Adolf.

ou encore « Je ne tolérerai plus d’être associé d’une manière ou d’une autre avec cette race »

 

c)    La fin d’une amitié. (quelques exemples).

Les premières lettres étaient adressées depuis la galerie Schulse-Eisenstein à destination du château Rantzenburg (le domicile de Martin près de Munich) et vice versa.

La lettre du 09 juillet 1933 est envoyée de la banque où Martin travaille.

Lettre de Martin du 09 juillet 1933 : «Nous devons présentement cesser de nous écrire. » et il signe « Martin Schulse» et non plus « Martin »

Lettre de Max du 05 septembre 1933 : dans l’adresse de l’expéditeur, on ne lit plus « Galerie Schulse-Eisenstein » mais « Galerie Eisenstein ».

 

Un titre implicite.

Le titre indique, avant même la lecture du livre, l’absence d’une personne à une adresse donnée. Le lecteur peut alors imaginer diverses explications à cela.

Très rapidement, à travers le texte, il comprend sa réelle signification. Ce titre renvoie à deux passages importants du livre : l’un concernant la sœur de Max et l’autre Martin.

Au sujet de Griselle, Max fait part à Martin dans sa sixième lettre, d’une mention « Inconnue à cette adresse » écrite sur la dernière lettre qu’il avait envoyée à celle-ci. Ces quatre mots en disaient long sur les dangers qu’elle encourait. Elle était peut-être déjà morte. La deuxième fois, les choses se dérouleront exactement de la même manière mais cette fois-ci pour Martin.

 

CCL : Inconnu à cette adresse constitue une mise en garde alarmante et prophétique. Profondément ancrée dans son temps, ce témoignage tragique a plusieurs buts :

–      alerter ses contemporains.

–      Les mettre en garde contre les dangers de l’égoïsme et de l’indifférence

–      dénoncer le régime nazi et les régimes totalitaires,

–      lutter contre le racisme, la haine et l’intolérance

 ANNEXES/TEXTES SUPPORTS.

 

 

Textes à partir desquels les élèves peuvent présenter les thématiques de l’œuvre.(s’ils le souhaitent)

 DEUTSCH-VOELKISCHE BANK UND HANDELSGESELLSCHAFT,

MUNICH, Allemagne

Le 9 juillet 1933

Mr Max Eisenstein

Gallerie Schulse-Eisenstein

San Francisco

Californie, USA

 

 

Cher Max,

Comme tu pourras le constater, je t’écris sur le papier à lettres de ma banque. C’est nécessaire, car j’ai une requête à t’adresser et souhaite éviter la nouvelle censure, qui est des plus strictes. Nous devons présentement cesser de nous écrire. Il devient impossible pour moi de correspondre avec un Juif ; et ce le serait même si je n’avais pas une position officielle à défendre. Si tu as quelque chose d’essentiel à me dire, tu dois le faire par le biais de la banque, au dos de la traite que tu m’envoies, et ne plus jamais m’écrire chez moi.

En ce qui concerne les mesures sévères qui t’affligent tellement, je dois dire que, au début, elles ne me plaisaient pas non plus ; mais j’en suis arrivé à admettre leur douloureuse nécessité. La race Juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge. Je n’ai jamais haï les Juifs en tant qu’individus – toi, par exemple, je t’ai toujours considéré comme mon ami -, mais sache que je parle en toute honnêteté quand j’ajoute que je t’ai sincèrement aimé non à cause de ta race, mais malgré elle.

Le Juif est le bouc émissaire universel. Il doit bien y avoir une raison à cela, (…). Quant aux ennuis juifs actuels, ils ne sont qu’accessoires. Quelque chose de plus important se prépare.

Si seulement je pouvais te montrer – non, t’obliger à constater- la renaissance de l’Allemagne sous l’égide de son vénéré Chef… Un si grand peuple ne pouvait pas rester éternellement sous le joug du reste du monde. Après la défaite, nous avons plié l’échine pendant quatorze ans. Pendant quatorze ans, nous avons mangé le pain amer de la honte et bu le brouet clair de la pauvreté. Mais maintenant, nous sommes des hommes libres. Nous nous redressons, conscients de notre pouvoir ; nous relevons la tête face aux autres nations. Nous purgeons notre sang de ses éléments impurs. C’est en chantant que nous parcourons nos vallées, nos muscles durs vibrent, impatients de s’atteler à un nouveau labeur ; et nos montagnes résonnent des voix de Wotan et Thor, les anciens dieux de la race germanique.

Mais non… Tout en t’écrivant, et en me laissant aller à l’enthousiasme suscité par ces visions si neuves, je me dis que tu ne comprendrais pas à quel point tout cela est nécessaire pour l’Allemagne. Tu ne t’attacheras, je le sais, qu’aux ennuis de ton propre peuple. Tu refuseras de concevoir que quelques-uns doivent souffrir pour que des millions soient sauvés. Tu seras avant tout un Juif qui pleurniche sur son peuple. Cela, je l’admets. C’est conforme au caractère sémite. Vous vous lamentez mais vous n’êtes pas assez courageux pour vous battre en retour. C’est pourquoi il y a des pogroms.

Hélas, Max, tout cela va te blesser, je le sais, mais tu dois accepter la vérité. Parfois, un mouvement est plus important que les hommes qui l’initient. Pour ma part, j’y adhère corps et âme. Heinrich est officier dans un corps de jeunesse, sous les ordres du baron Von Freische. Le nom de ce dernier rehausse encore notre maison car il rend souvent visite à Heinrich et à Elsa, qu’il admire beaucoup. Quant à moi, je suis débordé de travail. Elsa ne s’intéresse guère à la politique ; elle se contente d’adorer notre noble Chef. Elle se fatigue vite, ce dernier mois. Cela peut signifier que le bébé arrivera plus tôt que prévu. Ce sera mieux pour elle quand le dernier de nos enfants sera né.

Je regrette qu’on doive mettre ainsi fin à notre correspondance, Max. Il n’est pas exclu que nous nous retrouvions un jour, sur un terrain où nous pourrons développer une meilleure compréhension mutuelle.

Cordialement

Martin Schulse

 

DEUTSCH-VOELKISCHE BANK UND HANDELSGESELLSCHAFE

MUNICH, ALLEMAGNE

Le 8 décembre 1933

Mr Max Eisenstein

Galerie Eisenstein

San Francisco,

Californie, USA

Cher Max,

Heil Hitler ! Je regrette beaucoup d’avoir de mauvaises nouvelles à t’apprendre. Ta sœur est morte. Malheureusement pour elle, elle s’est montrée stupide. Il y a quinze jours, elle est arrivée ici, avec une horde de SA, qui défilaient sur le chemin, pratiquement sur les talons. La maison était pleine de monde — Elsa n’est pas bien depuis la naissance du petit Adolf, le mois dernier. Le médecin était là, ainsi que deux infirmières, tous les domestiques, et les enfants qui couraient partout.

Par chance, c’est moi qui ai ouvert la porte. Tout d’abord, j’ai cru voir une vieille femme, puis j’ai vu son visage — et j’ai vu aussi les SA qui passaient déjà devant les grilles du parc. J’avais une chance sur mille de pouvoir la cacher. Une domestique pouvait surgir à tout moment. Avec Elsa couchée là-haut, malade, comment aurais-je pu supporter que ma maison fût mise à sac ? Et pouvais-je courir le risque d’être arrêté pour avoir tenté de sauver une Juive et de perdre tout ce que j’avais construit ici ? Bien sûr, en tant que patriote, mon devoir m’apparaissait clairement. Elle avait montré sur scène son corps impur à des jeunes Allemands : je devais la retenir et la remettre sur-le-champ aux SA.

Mais cela, je ne l’ai pas fait. Je lui ai dit :

« Tu vas tous nous faire prendre, Griselle. Cours vite te réfugier de l’autre côté du parc. » E1le m’a regardé dans les yeux, elle a souri, elle m’a dit : «La dernière chose que je souhaite, Martin, c’est te nuire », et elle a pris sa décision (elle a toujours été une fille courageuse).

Elle devait être épuisée car elle n’a pas couru assez vite et les SA l’ont repérée. Je suis rentré, impuissant quelques minutes plus tard, ses cris s’étaient tus. Le lendemain matin, j’ai fait transporter son corps au village pour l’enterrer. C’était stupide de sa part d’être venue en Allemagne. Pauvre petite Griselle… Je partage ta peine mais, comme tu vois, je ne pouvais pas l’aider.

Maintenant je dois te demander de ne plus m’écrire. Chaque mot qui arrive dans cette maison est désormais censuré, et je me demande dans combien de temps, à la banque, ils se mettront à ouvrir le courrier. Je ne veux plus rien avoir à faire avec les juifs, mis à part les virements bancaires et leurs reçus. C’est déjà bien assez fâcheux  pour moi, qu’une Juive soit venue chercher refuge dans mon domaine. Je ne tolérerai plus d’être associé d’une manière ou d’une autre avec cette race.

Martin Schulse.

[1]Les « peintres non accrédités » : pour les nazis, l’art est un instrument efficace de propagande, donc dangereux.

En 1937, à Munich, a lieu une exposition sur « l’art dégénéré », réunissant des œuvres de Chagall, Dix, Grosz, Kandinsky, Klee, Kokoschka…

Les nazis qualifient « d’art dégénéré » les œuvres d’artistes « impurs » (juifs et/ou communistes) et de peintres futuristes ou cubistes qui, pour Hitler, sont des « hommes atteints de troubles mentaux ou des criminels »; il faut donc les censurer, les éliminer. Pablo Picasso sera une des cibles privilégiées du nazisme.

[2] Moscou : Selon Hitler, juifs et bolchéviks sont responsables du déclin de l’Allemagne. Le 26 mai 1933, une loi interdit le Parti communiste, considéré comme responsable de l’incendie du Reichstag. Les communistes seront les premiers occupants des camps de concentration.

 

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