Il faudra que je me souvienne, Micheline Maurel

Publié: mars 25, 2014 dans 1 arts et pouvoir, Micheline Maurel

 

Il faudra que je me souvienne,

Plus tard, de ces horribles temps,

Froidement, gravement, sans haine,

Mais avec franchise pourtant.

 

De ce triste et laid paysage,

Du vol incessant des corbeaux,

Des longs blocks sur ce marécage

Froids et noirs comme des tombeaux.

 

De ces femmes emmitouflées

De vieux papiers et de chiffons,

De ces pauvres jambes gelées

Qui dansent dans l’appel trop long.

 

Des batailles à coups de louche,

A coups de seau, à coups de poing.

De la crispation des bouches

Quand la soupe n’arrive point.

 

De ces « coupables » que l’on plonge

Dans l’eau vaseuse des baquets,

De ces membres jaunis que rongent

De larges ulcères plaqués.

 

De cette toux à perdre haleine,

De ce regard désespéré

Tourné vers la terre lointaine.

O mon Dieu, faites-nous rentrer !

 

Il faudra que je me souvienne …

Histoire des Arts

 

Identification de l’œuvreTitre : « Il faudra que je me souvienne »Auteur (courte biographie)  : Micheline Maurel

Micheline Maurel est née le 17 juillet 1916 à Toulon, et morte le 10 juillet 2009. Ce professeur de lettres fut déportée en 1943 dans le camp de Ravensbrück dont elle est l’une des survivantes (90 000 autres déportées y furent exterminées). Ce camp était un camp exclusivement réservé aux femmes, travaillant dans des conditions terribles, elles servaient de main d’œuvre aux usines d’armement allemandes, ou de transformation du sel, de la région.

Micheline Maurel fut rapatriée de Ravensbrück le 22 mai 1945. Durant sa captivité, elle a écrit de nombreux poèmes décrivant la vie dans le camp, ils sont regroupés dans le recueil « La passion selon Ravensbrück »

 

Date de publication : 1965, éditions de Minuit

Domaine(s) artistique(s ):arts du langage

 

 

 

 

 

Problématique :

Art et Pouvoir, le rôle des femmes dans les arts

Comment Micheline Maurel témoigne t-elle des conditions de vie des femmes déportées dans le camp de Ravensbürck ?

 

 

 

 

Description et analyse de l’œuvreI- Le devoir de mémoire« Il faudra que je me souvienne » est un poème composé de 7 quatrains, écrits en octosyllabes et rimes croisées, qui se conclue sur le vers isolé éponyme « Il faudra que je me souvienne ». Ce même vers est celui qui ouvre le poème. Les autres vers fonctionnent comme des compléments indirects du verbe « se souvenir » et constituent une accumulation de souvenirs associés au camp de Ravensbrück.

Le poème a donc une construction cyclique, il se referme comme il s’est ouvert. Micheline Maurel a sans doute voulu montrer, à travers cette construction, que ces souvenirs ne pourront jamais être oubliés, qu’il reviendront toujours à sa mémoire. Le leitmotiv « Il faudra que je me souvienne » est un appel au devoir de mémoire : l’homme ne peut oublier les pires moments de son Histoire. La première strophe explique d’ailleurs que M. Maurel honorera ce devoir de mémoire à travers un regard neutre, objectif, tel celui d’une historienne, comme le soulignent la juxtaposition des adverbes « Froidement, gravement » et l’opposition des groupes prépositionnels «  sans haine » et « avec franchise ».

II- Le camp de Ravensbrück

Les autres strophes du poème décrivent le camp de Ravensbrück et les conditions de vie qui y régnaient.

La seconde strophe offre une description large du camp et de ses blocks, ceux-ci sont associés à la mort comme le mettent en valeur le champ lexical et les images qui y sont associés ou la comparaison des vers 7-8(« triste et laid paysage », « corbeaux », « marécage », « des longs blocks froids et noirs comme des tombeaux »). Le camp était d’ailleurs construit sur une zone marécageuse et son nom était prémonitoire, « raven » signifiant « corbeau » :  le corbeau est d’ordinaire un symbole de mort car c’est un charognard qui se nourrit des cadavres. Ici, son « vol incessant » au-dessus des blocks annonce la triste fin des déportées du camp.

Les strophes suivantes décrivent les conditions de vie des femmes dans le camp.

Dans la troisième strophe, Micheline Maurel fait référence aux assauts de l’hiver et du froid sur les déportées qui tentaient de s’en protéger avec les moyens du bord («  ces femmes emmitouflées /De vieux papiers et de chiffons »).

La quatrième strophe fait état du manque de nourriture qui déclenche des batailles entre les prisonnières ou contre les surveillantes SS. La répétition ternaire de « A coups de … » montrent que la vie dans les camps était un vrai combat pour la survie.

La strophe cinq et le début de la sixième font allusion aux maladies contractés dans les camp, au manque de soins (« De ces membres jaunis que rongent/ De larges ulcères plaqués. / De cette toux à perdre haleine »), aux châtiments corporels infligés aux prisonnières qui se rebellaient . La mise entre guillemets du mot « coupable » dans les vers « De ces « coupables » que l’on plonge/ Dans l’eau vaseuse des baquets », montre la mise à distance du terme par M. Maurel : les déportées n’étaient « coupables » que pour les SS, par pour M. Maurel, pour qui elles essayaient simplement de survivre.

Enfin la dernière strophe évoque le désespoir des déportées, qui ne rêvent plus que de l’ailleurs, que du dehors («De ce regard désespéré/ Tourné vers la terre lointaine ».  désespérant de pouvoir un jour s’échapper du camp, ne pouvant plus que se tourner vers Dieu pour le supplier de les libérer, peut-être par la mort, finalement le seul moyen de s’échapper de cette prison. C’est ce que soulignent l’apostrophe et la forme impérative de l’avant dernier vers : « O mon Dieu, faites-nous rentrer ! ».

Mme PICARD

Document complémentaire : extrait d’une video d’archive de l’Ina, « Il faudra que je me souvienne » (images du camp et témoignage de Renée Mirande-Lavale, déportée-survivante, avec Micheline Maurel).

 

http://www.ina.fr/video/CPF86634735

 

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