Kees van Dongen (1877-1968), « Autoportrait en bleu » (1895)

Publié: novembre 12, 2012 dans 1 arts et pouvoir, Van Dongen
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Kees van Dongen (1877-1968), « Autoportrait en bleu » (1895)   Huile sur toile – 92 x 60 cm – Musée National d’Art Moderne, Paris

       Un « fauve » en cage

Kees van Dongen, de son vrai nom Cornelis Théodorus Marie van Dongen est un peintre né-erlandais, né le 26 janvier 1877 dans la banlieue de Rotterdam (Pays-Bas) et mort, à l’âge de 91 ans, le 28 mai 1968, à Monaco.

Quand un jeune peintre…

En 1892, à l’âge de 16 ans, Kees van Dongen débute des études de peinture à l’Académie royale des Beaux-Arts de Rotterdam.

De 1892 à 1897, il fréquente le Quartier Rouge, quartier portuaire mal famé de Rotterdam. Durant cette période, van Dongen peint des scènes de matelots et de prostituées. C’est « dans l’obscurité des quartiers mal famés de Rotterdam que van Dongen va d’abord puiser son inspiration : dans ces bordels où se mêlent prostituées colorées qui contrastent avec des clients de noir vêtu. Décors tout à la fois amusants avec leurs allures et postures de l’époque, mais aussi émouvants et tristes avec ces visages toujours cachés où l’on distingue à peine leur gêne amusée… » (http://www.journalinteret.com /culture/van-dongen-un-fauve-a-montreal/  article d’Emmanuel Darmon – 12 mars 2009).

C’est dans ce quartier qu’il peint en 1895 son « Autoportrait en bleu » : il a 18 ans…

Dans  la  mouvance anarchiste de l’époque,  en 1895 toujours, van Dongen  illustre l’édition hollandaise de L’Anarchie de Pierre Kropotkine. En cette fin du XIXème siècle, les anarchistes prônent la « propagande par le fait », stratégie d’action politique qui proclame le « fait insurrectionnel » « moyen de propagande le plus efficace » et vise à sortir du « terrain légal » pour passer à une « période d’action », de « révolte permanente », la « seule voie menant à la révolution » . Les actions de « propagande par le fait » utilisent des moyens très divers dans l’espoir de provoquer une prise de conscience populaire. Elles englobent les actes de terrorisme, les expéditions punitives, le sabotage, voire certains actes de guérilla.

En 1897, van Dongen se rend à Paris où il séjourne plusieurs mois ; il s’y installe en 1901. A Paris, il rencontre l’écrivain Félix Fénéon, qui lui-même fréquente le milieu anarchiste.

En 1904, Kees van Dongen expose au salon des Indépendants et rencontre Maurice de Vlaminck et Henri Matisse. Puis c’est l’exposition très controversée du Salon d’Automne de 1905, où, entre autres, exposait également Matisse. Les couleurs vives, éclatantes, de leurs œuvres sont à l’origine du nom de ce groupe de peintre : les Fauves. Ils entrent dans la postérité sous la plume du critique d’art Louis Vauxcelles qui, remarquant un buste d’angelot d’inspiration classique (du sculpteur Marque) perdu au milieu de « l’orgie des tons purs », évoque « Donatello au milieu des fauves »… Le mot est lâché : les Fauves. Les Fauves sont lâchés ; mais le public ne comprend pas l’agressivité et la violence des tons qu’ils emploient et n’y voit que « scandale, fumisterie, démence, ignorance ». Pourtant les Fauves feront théorie et le fauvisme deviendra une référence en peinture

… fait son autoportrait,

… comment se voit-il ?

C’est le bleu qui domine ici, sous diverses variantes : tons nuancés de pastel sur le pourtour et tons nettement plus foncés au centre.

On voit, au 1er plan, un personnage  sombre, grand  et massif. Il occupe l’espace principal du tableau. Sa silhouette se détache sur la fenêtre beige à barreaux de l’arrière-plan.

L’unique source de lumière dans ce tableau se trouve derrière l’artiste et provient de cette fenêtre à travers laquelle se dessine un mât de bateau – on est à Rotterdam, ne l’oublions pas – ; à moins qu’au-delà des barreaux, ce ne soit  un fusil, avec son ombre portée sur le mur – on peut alors se demander : pourquoi ce fusil ?

La lumière vient donc de la fenêtre. On  distingue mal l’artiste car il est placé à  contre-jour. En fait, on ne voit rien ou si peu de van Dongen : qui le reconnaîtrait ? Il faut observer attentivement la tête pour voir une esquisse de visage : des yeux, un nez, une moustache ou une bouche ; l’artiste est donc vu de face… Sa silhouette, d’un bleu outre-mer qui s’éclaircit sur ses contours,  n’est elle-même que peu distincte mais pourtant bien robuste –  trop robuste pour un jeune-homme de dix-huit ans. « Une subtile représentation de l’artiste qui se veut aventurier et qui ne se laisse dominer que par la lumière : ses idées, sa violence d’esprit ! Ce sont ses idéaux anarchistes qui vont déchaîner un peu plus tard les couleurs de van Dongen. Il faut tout renverser pour s’épanouir. » écrit Emmanuel Darmon (voir supra). Et on sait que Kees van Dongen, dans sa jeunesse, a assidument fréquenté les milieux anarchistes.

Le peintre se tient  donc debout, mains  sur les hanches ou dans les poches, la tête  légèrement  penchée sur le côté. Cette attitude suggère de la décontraction. Le peintre, chez lui, dos à la fenêtre, s’accorde-t-il un temps de repos ?

A moins qu’il ne faille y voir de la  provocation… Ce qui change tout.

L’attitude provocante que le jeune homme adopte dans cet « autoportrait », les barreaux à la fenêtre et, au-delà, le fusil… : tout cela pourrait correspondre à un (court) séjour en prison. En 1895, van Dongen est anarchiste, il est à la recherche d’expériences nouvelles, il fréquente le quartier mal famé du port de Rotterdam, ses bars louches où il côtoie prostituées et matelots méchamment ivres… Nul doute que son nom est dans les fichiers de la police néerlandaise.

De quelqu’un qui est en prison, ne dit-on pas qu’il est « à l’ombre » ? Et le bleu n’est-il pas la couleur de l’ombre ?

Pourquoi van Dongen semble-t-il avoir travaillé la couleur plus que le dessin ? (ainsi : mât ou fusil ? on ne sait pas…)

C‘est peut-être Henri Matisse qui nous donne la réponse : « La couleur surtout et peut-être plus encore que le dessin est une libération. » in Écrits et propos sur l’Art (à propos du fauvisme).

Travailler la couleur, ce serait donc une  manière de se libérer pour le peintre – et, pour van Dongen, de s’afficher et de s’affirmer, à 18 ans, comme un précurseur du fauvisme !

Visages des XXème et XXIème siècles : portraits et autoportraits (L’expression de soi)

L’ « Autoportrait en bleu » de Kees van Dongen était l’un des supports de la 2ème  partie de cette séquence.

Dans cette « 2ème partie : se regarder, se voir : l’autoportrait », nous avons  étudié

1)    l’incipit de L’âge d’homme (récit autobiographique) dans lequel Michel Leiris, qui se connaît par cœur et se trouve « d’une laideur humiliante », se décrit physiquement jusqu’au bout des doigts, avec un souci de la précision quasi-maniaque ;

2)    l’excipit du Journal d’Anne Frank (sa dernière lettre connue) qui, avec une lucidité rare à 15 ans, observe tout à tour les deux Anne qui l’habitent : l’Anne insouciante et joyeuse / l’Anne profonde et silencieuse ; elle dit avec sincérité et émotion combien elle souffre parce que « [son] âme est pour ainsi dire divisée en deux » ;

3)    l’ « Autoportrait en bleu » de Kees van Dongen qui, à 18 ans, a déjà trouvé sa voie et rugit tel un fauve.

Claude Ledent

commentaires
  1. anonyme dit :

    c’est bon j’ai trouvé enfin!

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