Enfants jouant à la guerre dans la rue à Montmartre, Paris, 1916

Publié: septembre 17, 2012 dans 1 arts et pouvoir, enfants guerre
Tags:

« Pauvre petit garçon ! »                                                           

                                                                        Histoire des Arts

 

 

                                   « Enfants jouant à la guerre dans la rue à Montmartre, Paris, 1916 »

                                                                       (photo en N et B)

 La photographie, datée de 1916, sans nom d’auteur (peut-être Léon Grimpel [1873-1948]), appartient à la collection Albert Harlingue / Roger-Violet.
Objectif : lecture d’une image fixe (photographie en N et B) de 1916.
 Problématique : voir comment cette photographie sert le pouvoir par la vision qu’elle donne de la vie derrière les lignes, durant la Grande Guerre.

 

Lecture : description et interprétation

La scène : jeu et enjeu

Il s’agit d’un jeu dans lequel une bande d’enfants, des galopins en culottes courtes d’une dizaine d’années, joue à la guerre et simule une bataille. Cette prétendue scène de guerre se joue entre 2 camps, qui se font face.

Les forces sont inégalement réparties : la bataille est à 4 contre 3 : 4 défendent et 3 attaquent. Le groupe des 4,  de ¾ face, est mieux armé : 3 fusils et un pistolet – contre seulement 1 fusil et 2 épées pour le groupe des 3, de

¾ dos.

Plus loin, sur le trottoir, une petite fille se contente de regarder : elle n’est pas associée au jeu. La « guerre », l’affrontement physique, le corps à corps, en 1916, ce n’est pas l’affaire des filles ni des femmes… – elles remplacent dans les champs et les ateliers les hommes mobilisés, mais elles ne vont pas au feu.

« Mon père, ce héros… »

Une  photographie est par nature statique.

Cette photo suggère pourtant le dynamisme et le mouvement.

Le groupe d’enfants dessine globalement un cercle – ou plus exactement 2 demi-cercles qui se font face. Les garçons sont absorbés par « l’action » qui semble, pour eux, beaucoup plus qu’un jeu. Ils se jettent dans la bataille, le corps en avant. Tous se trouvent sur un large trottoir qui figure vraisemblablement une colline à l’assaut de laquelle se rue vaillamment le groupe des enfants vus de ¾ dos, pourtant inférieurs en nombre et en « armement », et que défendent pied à pied les enfants vus de ¾ face.

La photo est datée de 1916 : c’est évidemment l’actualité qui leur inspire cette bataille rangée. La 1ère guerre mondiale est commencée depuis 2 ans et personne ne se doute en 1916 qu’elle durera encore 2 ans… Les enfants reproduisent le combat de leurs pères.

1916 fut une année de batailles indécises et sanglantes ; ce fut notamment l’année de la Bataille de Verdun (de février à décembre). « Gigantesque bataille d’artillerie, mais aussi de sacrifice individuel, « Verdun », surnommée « l’enfer de Verdun », coûta 360 000 hommes aux Français et 335 000 aux Allemands ». [Petit Robert 2 – article « Verdun »]

L’œil du photographe

La légère plongée (du haut vers le bas) montre qu’il s’agit d’un adulte qui regarde ces enfants jouer. C’est à travers l’œil du photographe que nous découvrons la scène. Pourquoi  a-t-il choisi de fixer sur la pellicule argentique cette scène ? Regard amusé du photographe qui immortalise ce simulacre de bataille parce qu’il trouve rassurant que, malgré la guerre, les enfants jouent ?… C’est qu’à l’époque, tandis que la liste des « Morts pour la Patrie » s’allonge, la guerre piétine, sans espoir d’une victoire prochaine, et il convient d’entretenir le moral des Français loin du front. Les enfants jouent : tout va bien…

Une photo « datée »

Indépendamment de la date qui l’accompagne (1916) et du fait qu’elle soit en noir et blanc, la photo est implicitement datée.

Elle appartient à une autre époque par la rue pavée : toutes les rues de Paris sont, en 1916, encore pavées. Il ne reste aujourd’hui que quelques maigres vestiges de ces rues d’autrefois – c’est qu’en mai 1968, les pavés ont largement servi à l’édification de barricades ; aussi les politiques ont-ils jugé plus prudent de remplacer ces cubes de pierre, dans bon nombre des rues parisiennes, par un revêtement qu’on ne peut arracher et entasser.

La photo appartient à une autre époque surtout à cause des vêtements des enfants :

– culottes mi-longues,

– chaussettes bien tirées,

– chapeaux : canotier, béret…

De plus, on ne voit plus que rarement aujourd’hui des enfants « jouer à la guerre » dans la rue : les médias et les jeux électroniques les ont habitués à des scènes de violence plus sophistiquées, sur les écrans de TV ou d’ordinateur…

 Prolongement et rapprochement avec une autre œuvre : La photographie a été étudiée dans le cadre d’une séquence consacrée à une nouvelle de Dino Buzzati, « Pauvre petit garçon ! » (Le K – 1967) – nouvelle à chute, car il faut attendre et atteindre le dernier mot du texte pour comprendre que l’ « anti-héros » que ses camarades de jeu appellent par dérision « Laitue » n’est autre qu’Adolf Hitler enfant… : Dolfi est un petit garçon de cinq ans « maigrichon, souffreteux, blafard, presque vert, au point que ses camarades de jeu, pour se moquer de lui, l’appelaient Laitue. » Mais un jour, Dolfi vient au parc avec « un fusil tout neuf qui tirait même de petites cartouches, inoffensives bien sûr… » 

Claude Ledent

Cette photographie est en noir et blanc.  Les sujets sont en mouvement, en pleine action.  Ils bougent. C’est un  « instantané ». Le photographe doit avoir une grande présence d’esprit pour saisir artistiquement la scène notamment en englobant la fillette dans le champ (le cadre) de la photographie.

La photographie couleur en 1916 ne permettait pas de saisir les sujets en action. Le drapeau est flou = mouvement trop rapide pour permettre la netteté de ses contours.

Avant qu’elles ne soient directement prises en couleur, les photos étaient parfois peintes à la main directement sur le papier ou la plaque.

Les premières prises de vue en couleur datent de 1869.

Ce n’est qu’avec le procédé direct autochrome sur plaque des frères Lumière (utilisation de la fécule de pommes de terre) que la photo couleur se généralise à partir de 1910.

Mais la sensibilité reste très faible et nécessite plusieurs secondes de temps de pose. En couleur, cette image prise sur le vif aurait été floue. Par ailleurs, le format des plaques imposait encore un lourd appareillage.

Il faut attendre 1964 pour que la photographie couleur remplace la photo noir et blanc.

Le point de vue du photographe est en légère plongée offrant ainsi une image du point de vue des adultes mais pas seulement. Le photographe est dans la même direction que celle des attaquants dans cette bataille. C’est le point de vue de l’attaquant qu’il retranscrit dans sa photo mais avec un regard d’adulte, le point de vue d’un reporter de guerre. 

L’action est perpendiculaire au mur et le trottoir symbolise comme un « front » que les enfants vêtus de noir auraient franchi. Les lignes obliques du décor accentuent l’effet d’affrontement. (perpendiculaires).

La petite fille est réduite à un détail mais qui a son importance c’est la seule qui regarde dans la direction du photographe.

Il s’agit comme d’un dialogue muet entre le photographe et la fillette assistant à cette scène de guerre. Le contraste des postures des enfants avec la placidité de la jeune fille accentue la violence présente dans cette photographie.

 Le photographe dénonce-t-il les effets néfastes de la guerre dans l’esprit des enfants ? Ou alors, comme dit précédemment, montre-t-il une France jouant à la guerre dans le but de rassurer les esprits ?  Cette œuvre peut être rapprochée de celles de Kata Legrady: rapport guerre/enfance. Tres de Mayo de Goya également (composition).

Danièle Pérez

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s